Pauvre Marx

Par Martial Bouilliol

 

La victoire d’Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle de 2017 consacre avant tout une excellente stratégie marketing mise en place par le pouvoir dominant.

Une fois de plus le capitalisme néo-libéral nous a montré son savoir faire de haute facture.

Marx avait beaucoup d’admiration pour les néo-classiques. Et il avait bien raison. Depuis Mandeville au 17ème siècle, puis avec Adam Smith, le capitalisme naissant a su bâtir des mythes et des fables qui ont constitué les fondements de son idéologie. Il a réussi à rendre crédible la Fable des Abeilles tout autant que le mythe de la main invisible. Et surtout, il a réussi à ériger cette simple croyance en système opérationnel.

Pauvre Marx, il n’avait pourtant pas tout vu.

Il n’a pas eu la « chance » de voir, par exemple, les think tank américains à l’oeuvre dans les années 20 et la naissance du formidable complot mis en scène par Edward Bernays relayé par Hoover, le 31ème président américain, en particulier lors de cette fameuse réception de 1928 où il convoqua l’ensemble de l’intelligentsia publicitaire américaine et lui tint à peu près ce langage : « Messieurs les publicitaires, notre récente expérience a prouvé que votre rôle est déterminant. Vous avez un pouvoir immense, celui de séduire les foules et de les faire penser ensemble, de façon commune… Dorénavant votre job à vous tous, publicitaires, c’est de créer le désir, de transformer les hommes en automates du bonheur, de les transformer en machines qui deviendront la clé du progrès économique. Bon travail et God bless America »

Il n’a pas non plus eu la « chance » d’assister à la révolution néo-libérale des années 80 qui a donné lieu en matière de publicité à l’incroyable idée diabolique consistant à substituer aux mécaniques du désir la mécanique de pulsion – je vous renvoie pour plus d’explications vers les théories de Bernard Stiegler à ce sujet.

Pendant ce temps, le peuple, fabriqué au consentement « chomskieste » se complaisait dans la servitude volontaire.

Le coup de grâce sera donc porté en France, en ce soir du 7 Mai 2017. Marx ne verra donc pas non plus le 3ème round de la saga capitaliste, un capitalisme certes un peu en tension, certes un peu à bout de souffle, mais toujours vivace et inventif.

Cette troisième « torsion » orchestrée par le pouvoir dominant ploutocratique ne pouvait pas mettre en scène une nouvelle révolution libérale. Deux révolutions, ça commence à être peu crédible. On a beau appeler à la rupture en permanence, faire la rupture sur la rupture sur la rupture, au bout d’un moment, le peuple peut s’apercevoir de la supercherie…

Il ne pouvait pas non plus inventer de nouvelles méthodes de manipulation plus performantes. Tout était déjà bien huilé. Le peuple se rendait déjà régulièrement au supermarché, avait l’impression de vivre en démocratie, croyait au libre-arbitre et était convaincu que le travail était émancipateur.

Il fallait donc que cette nouvelle torsion se déplace vers le terrain politique. En créant le FN d’une part et en théorisant la fin des partis d’autre part, le capitalisme a donc su trouver une porte de sortie honorable, réifiée par un pur produit pré-fabriqué, sans âme mais qui fait le boulot. Un petit pantin belle gueule qui saura, nul n’en doute, renvoyer la balle car c’est un excellent joueur de tennis de table. Et que de nombreuses garanties ont été prises.

Marx serait stupéfait de tant de machiavélisme. Une nouvelle fois, il serait admiratif des marketeux de l’ombre, du travail des think tank, de la prouesse des lobby.

Le capitalisme rebondit encore une fois. Tant que le roitelet n’est pas nu, il peut encore y croire. Mais jusqu’à quand ? Une nouvelle force grandissante gronde à ses portes. Une nouvelle génération de précaires qui a compris, en dépit de ses bac +5, qu’elle serait privée de l’accès au marché du travail. Leurs parents, issus de la petite bourgeoisie intellectuelle vont aussi, par capillarité, commencer à le comprendre. Alors il nous est permis d’espérer que le bloc historique de Gramsci se reforme. Une nouvelle alliance entre la petite bourgeoisie et les prolétaires. Une force incroyable de plus de 50 millions de français. Une France insoumise aux manipulations répétées de la doxa néo-libérale. Une France qui empruntera les pas de Michel Foucault à Zabriski Point et verra enfin la lumière sur son chemin.

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